Interview with Hideaki Anno (French)

Transcript of a French anime writer discussion of anime and Evangelion
anime, NGE, interview
by: Hideaki Anno 2012-02-282012-02-28 finished certainty: log importance: 0


From the May 1997 Ani­me­Land, is­sue #32, pages 19–21; , orig­i­nal scan (thanks to Emile Kroeger who re­ceived my pur­chased copy & scanned it for me). Tran­scrip­tion by my­self.

Interview Hideaki Anno

[page 19]

[Im­age, right, of Hideaki Anno with short black hair, thin mous­tache and beard, wear­ing a hood­ie-vest over rolled-up long-sleeved white shirt, flash­ing a V-sign.] [Cap­tion right: “Youpi, les gars, je vais passer dans Ani­me­Land!”] [Cap­tion mid­dle-right: “Cela fai­sait bi­en­tôt trois se­maines que je me trou­vais au Japon, et je n’avais tou­jours pas eu de réponse de la part de Gainax, pour l’in­ter­view tant es­pérée avec le maître in­con­testé des Otakus: Hideaki An­no. En­fin, le coup de télé­phone tant at­tendu re­ten­tit, j’au­rais mon in­ter­view le ven­dredi 4 oc­to­bre au stu­dio Gainax même. Il était temps, je quit­tais le Japon le di­manche 6!”]

Ani­me­Land: D’où vous est venue cette pas­sion pour l’an­i­ma­tion et le manga?

Hideaki An­no: Depuis mon plus je­une âge. Mon univers a été bercé d’an­i­ma­tion mais aussi de séries dites “live-ac­tion”.

AL: L’an­i­ma­tion japon­aise con­naît un très grand suc­cès en Eu­rope, mais elle est aussi très décriée pour di­verses raisons comme son con­tenu ou en­core son graphisme. Qu’en pensez-vous?

HA: A l’o­rig­ine, et au­jour­d’hui en­core, les an­i­ma­tions japon­aises sont des pro­duits de con­som­ma­tion couran­te, créées pour un pub­lic japon­ais. Il est en effet amu­sant de voir le suc­cès de ces an­i­ma­tions à l’é­tranger, mais je pense que les fans de partout ont les mêmes goûts. L’an­i­ma­tion est un lan­guage uni­versel.

AL: Par­lons graphisme juste­ment. On dit que les per­son­nages ont de grands yeux. Alors, d’où peu­vent venir ces je­unes filles aux grands yeux et à la poitrine sur­dévelop­pée?

HA: Tout dépend des goûts de chaque an­i­ma­teur. Cer­tains per­son­nages sont créés pour être sexy, d’autres non. Il faut aussi savoir que les an­i­ma­teurs font passer énor­mé­ment d’­ex­pres­sions à l’aide du vis­age, et surtout des yeux. Il est donc nor­mal que les yeux des per­son­nages soient si im­por­tants.

AL: Pour­tant, les fans sem­blent ap­préci­er.

HA: Bien sûr, c’est la même for­mule qui rend les “Idols” aussi pop­u­laires. Elles ne sont pas vrai­ment hu­maines, elles ne sont qu’un dessin sur un bout de pa­pier, in­ca­pables de faire quoi que ce soit, et hors de la portée de leurs fans. Quand un garçon fait l’amour à une fille dans un dessin an­imé par ex­em­ple, ce n’est qu’une par­tie du scé­nar­io, il n’y a rien de plus, et le fan le sait, il prend du recul par rap­port à ce qu’il voit.

AL: Pour­tant, cer­tains de ces fans en vi­en­nent à ne plus sor­tir avec de véri­ta­bles filles…

HA: Il est vrai que cer­tain fans d’an­i­ma­tion ont mal­heureuse­ment ce com­porte­ment.

AL: Et pour­tant vous con­tin­uez à créer ce genre de per­son­nages pour eux.

HA: Il faut que vous rendiez compte que l’an­i­ma­tion japon­aise est un in­dus­trie à ma­jorité mas­cu­line et bien évidem­ment, tout est créé pour leur plaisir. De plus, il est plus plaisant pour nous de dessiner ce genre de per­son­nages, que des vieilles grand­s-mères.

AL: Donc en fait, les an­i­ma­teurs dessi­nent leur pro­pre idéal féminin sur cel­lu­loïd?

HA: C’est bien plus facile. Les per­son­nages d’an­i­ma­tion ne trichent pas. Ils ne vous lais­seront pas tomber pour quelqu’un d’autre. L’an­i­ma­tion est sur cer­tains points, très proche de l’in­dus­trie du porno. Tous vos be­soins physiques sont as­sou­vis. Vous pou­vez re­garder différentes an­i­ma­tions et y trou­ver tous ce que vous désirez.

AL: L’an­i­ma­tion japon­aise est tra­di­tion­nelle­ment dom­inée par des héros ou des per­son­nages mas­culins. Pour­tant depuis quelques temps, nous as­sis­tons à une in­ver­sion to­tale des rôles.

HA: D’une part, la moitié de la pop­u­la­tion est com­posée de femmes, d’autre part, le Japon n’a pas connu de guer­res depuis près de deux généra­tions, ce qui veut dire que nous avons de plus en plus de fortes femmes, et des hommes qui de­vi­en­nent plus faibles avec le temps.

AL: Vous doc­u­mentez-vous lorsque vous vous vous pré­parez à faire une nou­velle série, comme 20 000 Lieues sous les mers pour Na­dia, par ex­em­ple?

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[Cap­tion left: “Les trois su­perbes héroines de la série d’OAV Top O Nerae Gun­buster”] [Cap­tion mid­dle: “La jolie et mys­térieuse Rei dans Neon Gen­e­sis Evan­ge­lion”] [Cap­tion bot­tom: “«Fais-moi un sourire…» ou quand Evan­ge­lion rend vis­ite au den­tiste”]

HA: Pas vrai­ment, dis­ons que je prends un idée de base, et je la développe en­suite à mon idée. Ceci dit, j’ai déjà lu et vu à plusieurs reprises les adap­ta­tions du ro­man de Jules Verne.

AL: Avez vous reçu des plaintes pour avoir util­isé des con­cepts de la re­li­gion chré­ti­en­ne? Les anges sont cen­sés représen­ter quelque chose de bon, de bi­en, ce qui ne paraît pas vrai­ment le cas dans Evangélion.

HA: Je ne con­nai pas beau­coup de choses en re­li­gion chré­ti­en­ne, et je n’avais pas l’i­ten­tion de m’en rap­procher ou de cri­ti­quer quoi que ce soit. Ceci dit Lu­cifer n’é­tait-il pas un ange lui-même avant d’être déchu?

AL: Imag­i­nons qu’une com­pag­nie eu­ropéenne dé­cide d’a­cheter les droits d’Evan­ge­lion, et de changer cer­taines scènes en rap­port avec la re­li­gion. Se­riez-vous d’ac­cord pour cen­surer ces scè­nes?

HA: Je ne sais pas, il faudrait voir les cir­con­stances. Après tout, cette série a été faite pour un pub­lic japon­ais.

AL: Evan­ge­lion a un très grand suc­cès au Japon en ce mo­ment. La fin de Death and Re­birth de­vrait être diffusée en même temps que le dernier Hayao Miyaza­ki. N’êtes-vous pas in­quiet d’une telle con­fronta­tion?

HA: Pas vrai­ment. Je pense que les gens iront voir les deux. Les su­jets que les gens iront voir les deux. Les su­jets sont très différents, et Hayao Miyazaki est as­sez con­nu, je ne me fais pas de soucis pour lui.

AL: Les an­i­ma­tions améri­caines et eu­ropéennes sem­blent de plus en plus étouffées par leurs lois et leurs codes de dis­ci­pline alors que les an­i­ma­tions japon­ais­es, au con­traire, offrent des su­jets et des per­son­nages plus adultes. Ne croyez-vous pas que le schisme et les prob­lèmes que re­con­trent l’an­i­ma­tion japon­aise vi­en­net de là?

HA: En fait, je pense qu’une cer­taine cen­sure est néces­saire, mais il n’est pas nor­mal que nous de­vions être aux or­dres d’une mi­norité bien pen­sante. Je ne pense pas qu’on puisse tout se per­me­t­tre pour le soi-dis­ant bi­en-être et la pro­tec­tion des en­fants.

AL: La vi­o­lence sem­ble pour­tant être plus ad­mis­si­ble par ces gen­s-là, que la no­tion de sexe. Cela ne vous sem­ble-t-il pas aber­rant?

HA: Le con­texte de loi diffère évidem­ment selon les pays et les épo­ques. La seule con­stant uni­verselle est la soif de l’homme pour le sexe et la vi­o­lence. Il faut donc es­sayer de gérer ceci sans pour au­tant tomber dans un ex­cès in­verse et le lavage de cerveaux. Les films sont ex­tême­ment in­flu­ençants et puis­sants, surtout comme out­ils de pro­pa­gande.

AL: On dit que le Japon souffre d’une pénurie de scé­nar­is­tes, et que l’an­i­ma­tion au­jour­d’hui con­naît une crise. Qu’en pensez-vous?

HA: Con­cevoir et réaliser une série d’an­i­ma­tion est ex­trême­ment onéreux de nos jours. Il est nor­mal que les pro­duc­teurs et les spon­sors fassent at­ten­tion à leurs in­vestisse­ments et veuil­lent s’y retrou­ver au niveau fi­nancier, d’où le nom­bre de re­make im­por­tant ou en­core de séries poussées jusqu’à épuise­ment to­tal du filon. Néan­moins je ne pense pas que l’an­i­ma­tion japon­aise soit en crise, elle évolue et s’adapte au pub­lic qu’elle vise.

AL: Et en ce qui vous con­cerne, Gainax vous a-t-il laissé li­bre de vos mou­ve­ments, ou bien étiez-vous lim­ité?

HA: Non, Gainax a ex­am­iné mon pro­jet pour Evan­ge­lion et m’a dit “OK, vous avez carte blanche”. Je n’ai ja­mais été lim­ité sur quoi que ce soit, si ce n’est peut-être sur le temps et l’ar­gent.

AL: Vos séries ont tou­jours connu un suc­cès énorme. Pensez-vous, du fait de votre con­di­tion de fan, voire d’O­taku, et vos con­nais­sances du mi­lieu, vous aient aidé pour votre tra­vail?

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[Cap­tion right top: “De­bout, c’est l’heure!”] [Cap­tion right up­per mid­dle: “Ben quoi, qu’est-ce qu’il a mon cos­tume?”] [Cap­tion right lower mid­dle: “Shinji et Asuka à la con­quête du pub­lic japon­ais”] [Cap­tion right bot­tom: “Des com­bi­naisons in­spirées de Gun­dam et Yam­ato dans l’OAV Otaku no Video”] [Cap­tion bot­tom: “Une il­lus­tra­tion par­o­dique de nom­breuses séries (Daicon IV, Maross [sic], Yam­ato etc.)”]

HA: Je ne sais pas. J’ai util­isé les in­gré­di­ents qui me plai­saient et qui me parais­saient néces­saires pour faire avancer l’his­toire. J’ai aussi réu­til­isé les con­cepts en vigueur à l’époque. Lorsque j’en­tends les cri­tiques de la part des fans quant à la fin d’Evan­ge­lion, je me de­mande vrai­ment si on peut dire que j’ai une aussi bonne con­nais­sance du mi­lieu comme vous sem­blez le dire.

AL: D’où vous est venue l’idée des EVA?

HA: Je me suis in­spiré des dé­mons japon­ais. Je leur ai donné une ap­parence plus mod­erne, mais ce genre de per­son­nages ex­is­tent depuis très longtemps.

AL: Il sem­ble qu’il ex­iste une sorte de mes­sage récur­rent dans votre série, c’est que l’on ne peut pas vivre seul, ou en­core à l’é­cart d’un groupe ou d’une en­tité eth­nique. Pourquoi un tel mes­sage, s’ad­dress-t-il aux Otakus, qui vivent quand même dans un monde rel­a­tive­ment à part?

HA: On peut trou­ver dans n’im­porte quel film ou série, le mes­sage que l’on veut y trou­ver. Je n’ai pas voulu faire passer tel ou tel mes­sage en par­ti­c­ulier, mais le fait que vous réfléchissiez comme tel est déjà une bonne chose. J’ai fait Evan­ge­lion pour me faire plaisir et pour fair plaisir aux am­a­teurs d’an­i­ma­tion, en es­sayant de fédérer le plus large pub­lic pos­si­ble.

AL: Vous êtes aussi un grand am­a­teur de séries “live”, du genre de Ul­tra­man, de Godzilla, etc… Avez-vous puisé quelques in­spi­ra­tions dans ce genre de pro­grammes?

HA: Évidem­ment, ce genre de pro­grammes fait aussi par­tie de ma cul­ture cinéphile et télévi­suelle. Je n’ai pas pris des idées dans ce genre de pro­grammes, mais je pense qu’il ya a de nom­breuses rémin­scences de ceux-ci, dans mes oeu­vres.

Al: Con­tin­uez-vous à re­garder ce genre de pro­gram­mers en­core au­jour­d’hui?

HA: Lorsque mon tra­vail m’en laisse le temps, j’es­saie de re­garder la télévi­sion, ou d’aller au ciné­ma. Il est clair que ma pas­sion pour ce genre de pro­grammes est restée quasi in­tacte. Dernière­ment j’ai pu aller voir Gam­era 2, et ce fut très agréable, ce film est vrai­ment très bi­en.

AL: Avez-vous de projects après les deux films d’Evan­ge­lion?

HA: J’avoue que je n’y ai pas beau­coup réfléchi ces derniers temps, mais j’ai déjà une vague idée qui me trotte dans la tête. Je m’y met­trais sérieuse­ment après le mois d’août, et une pe­tite péri­ode de re­pos bien mérité.

AL: Merci beau­coup Mon­sieur An­no.

In­ter­view réal­isée et traduite par Pierre Giner